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"A Touch Of Zen" de King Hu

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L’un des événements majeurs de cette édition de Cannes Classics est sans conteste la projection de A Touch of Zen (Hsia nu, 1971) de King Hu dans une restauration en 4K menée par le Taiwan Film Institute, sous l’égide du Ministère de la Culture de Taïwan, au laboratoire L’immagine ritrovata de Bologne.

Cette version ressortira exclusivement au cinéma le 15 juillet prochain, distribuée par Carlotta, et il faudra se précipiter dans les salles obscures pour y voir ou revoir cette splendeur dans des conditions optimales.

En 1966, King Hu réalise un fleuron du « wu xia pian » (films d’arts martiaux à costumes) : L’Hirondelle d’or (Come Drink With Me). Cette histoire de détectives et de conspirateurs est une des plus belles réussites commerciales et artistiques des studios Shaw Brothers. Elle fixe les règles du genre et inaugure l’œuvre d’un cinéaste artiste, véritable calligraphe de l’écran qui poursuivra dans ses rares films suivants ses éblouissantes compositions plastiques. A Touch of Zen et Raining in the Mountain, productions taïwanaises indépendantes, sont sans aucun doute les chefs-d’œuvre de leur auteur, des sommets de raffinement et de spiritualité. Le premier va révéler King Hu dans les années 70 au public occidental grâce à un prix au Festival de Cannes où il présenté en compétition en 1975. L’effet de sidération provoqué par la découverte simultanée des combats acrobatiques, de la splendeur des images et de la philosophie bouddhiste est encore intact et A Touch of Zen n’a pas usurpé sa réputation de film mythique.


Il faudra environ quatre ans de tournage et de montage pour accoucher d’un film sublime de près de trois heures, puisant sa source dans plusieurs textes littéraires et transcendant toutes les règles connues du cinéma chinois et du « wu xia pian » classique, tant sur le plan de la narration que de la mise en scène. King Hu opte pour une forme maniériste, avec usage modéré du split screen, du ralenti et des jets d’hémoglobine, sans doute influencée à la fois par les films épiques de Akira Kurosawa. La virtuosité narrative de A Touch of Zen est aussi éblouissante que sa photographie (splendeur plastique des cadres et des images) et ses mouvements de caméra. Le film procède à plusieurs retours en arrière, dont le première survient en son milieu pour éclairer les actions précédentes et les motivation des personnages, en particulier un mystérieuse jeune fille recherchée pour trahison par la police politique et dont le père a été assassiné par les sbires du grand eunuque Wei.

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Ce n’est pas un hasard si l’un des protagonistes principaux de A Touch of Zen est un artiste calligraphe et un lettré, en apparence naïf et maladroit – adulte, il vit encore avec sa mère qui se désespère de lui trouver une épouse – mais dont la connaissance de l’histoire des stratégies militaires lui permettra d’élaborer le plan de la longue bataille finale. Comme souvent chez King Hu, la précision et la virtuosité du trait de pinceau sur le papier rejoignent la souplesse des combattants capables de prouesses et d’une agilité surhumaine lors de combats aériens dans des décors naturels. Le personnage du calligraphe devient une projection du metteur en scène à l’intérieur de son propre film, dépourvu des qualités martiales de ses héros mais capable de modifier le cours du récit grâce à son érudition et à son intelligence, en organisant des stratagèmes puisés dans l’art de la guerre pour déjouer les ennemis, et en inventant des histoires de fantômes et de citadelles hantées. Grand film de mise en scène donc, mais aussi grand film sur la mise en scène.


Cette longue bataille nocturne est littéralement « décryptée » au petit matin avec son « concepteur » qui dévoile au spectateur ce qu’il n’a pas pu voir – ou seulement aperçu – pendant la scène. Aux « vrais » cadavres se mélangent les mannequins et autres simulacres qui ont permis la victoire des héros. Victoire qui dévient dérisoire – le vainqueur passe du rire triomphal à l’effroi – quand on découvre le nombre des victimes gisant sans vie dans un paysage de ruine. A Touch of Zen est empreint comme son titre anglais l’indique – de croyance et de philosophie bouddhiste.

Les interventions régulières et salutaires de moines pèlerins, jusqu’au combat final avec un chef de la police super méchant – Ying-Chieh Han, le même acteur qui interprétait le diabolique « big boss » face à Bruce Lee – apportent la dimension spirituelle et même surnaturelle de ce film immense et aux ramifications riches et multiples.