"Tip top" de Serge Bozon

Dans une ville de province deux inspectrices de la police des polices mènent l’enquête sur la mort d’un indicateur d’origine algérienne. Bozon applique la méthode employée par Godard bien avant lui : prendre comme prétexte un roman policier pour parler de tout autre chose. Oui mais de quoi ? Aussi différents qu’ils soient l’un de l’autre, c’est peut-être dans le titre du précédent – et remarquable – long métrage de Bozon qu’il faut trouver la réponse : La France. Certes Tip Top est aussi l’histoire d’un couple mal assorti de deux femmes policières dont les mœurs privés provoquent des interférences dans leur vie professionnelle : l’une frappe (adepte des relations sadomasochistes avec son mari), l’autre matte. Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain s’en donnent à cœur joie en duettistes comiques, dans des registres rarement empruntés, ni par elles ni par personne. En flic aux méthodes douteuses François Damiens démontre une nouvelle fois qu’il est un acteur génial dont la folie naturelle ne demande qu’à être mise en scène. Humour absurde mais qui avance secrètement, goût du complot et de l’énigme, de la sécheresse du trait et de la vitesse de l’expression, et surtout refus de tout (la liste serait trop longue à énoncer) ce qui constitue aujourd’hui l’attirail séducteur du cinéma d’auteur français et international. Voici en quelques mots la recette du cinéma de Serge Bozon, qui dit non à beaucoup de choses et se souvient de plus de choses encore, avec le souci d’inventer autre chose, fondamentalement original. Ni citationnel, ni référentiel, Tip Top porte pourtant en lui la mémoire d’une contre histoire du cinéma, véritable rejeton de la programmation qu’avait consacré Bozon à ses cinéastes français préférés lors d’une carte blanche au Centre Pompidou, hors des sentiers battus. La France donc, ses auteurs antinaturalistes (Chabrol, Mocky principalement) et ses grands sujets souterrains comme l’immigration et l’intégration nourrissent Tip Top, sans que le film ne prétende jamais être politique. L’autre pôle du film, c’est un certain cinéma américain classique, fondé sur les genres hollywoodiens et la suprématie de la mise en scène, invisible et pourtant omniprésente. Tip Top aurait pu s’appeler Deux Rouquines dans la bagarre, et pas seulement à cause de la couleur des cheveux d’Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain. C’est le panache ou le dandysme de Bozon de penser qu’il maintient en vie la flamme d’un cinéma débarrassé de son aura pseudo culturelle, qui pourrait avoir la valeur d’une série B des années 50 ou d’un film du samedi soir des années 70. Cinéma à prétention populaire déserté par le peuple, mais qui parle encore du peuple. Avant le peuple allait voir des grands films, aujourd’hui des bons films (grands et petits) s’interrogent sur le peuple, le représentent parfois. Bozon, Godard encore et toujours, quelques autres. Espérons qu’il y ait un peu de monde (de peuple) pour se glisser dans les salles obscures et se laisser surprendre par un film vraiment « tip top. »

Olivier Père

Générique

Réalisation : Serge Bozon
Scénario : Axelle Ropert, Serge Bozon, Odile Barski
Auteur : Bill James
Image : Céline Bozon
Montage : François Quiqueré
Musique : Roland Wiltgen
Production : Les Films Pelléas, Iris Productions, Hérodiade Films, Iris Films
Producteur/-trice : Philippe Martin, Nicolas Steil, Jesus Gonzalez, David Thion

Avec : Isabelle Huppert
Sandrine Kiberlain
François Damiens
Aymen Saïdi
Saïda Bekkouche
Karole Rocher
Samy Naceri
Meziane Senane

Pays : Belgique, Luxembourg, France
Année : 2013