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«Sous les ponts» de Helmut Käutner - Un classique du cinéma allemand à revoir

Sous les ponts a été tourné en octobre 1944, soit quelques semaines avant que les Alliés interdisent aux Allemands toute activité cinématographique. Dans la zone ouest, la production allemande et l’exploitation de films allemands sont stoppées. Elles ne reprendront que très lentement et progressivement. Pour procéder à la dénazification des esprits – et de l’industrie du cinéma – les occupants américains, français et britanniques, malgré des politiques variables suivant les zones de contrôles, sont d’accord pour ouvrir le marché aux productions des pays Alliés, avec une arrivée massive de films hollywoodiens.

Bloqué plusieurs années, comme d’autres productions allemandes dans la même situation, Sous les ponts ne sera dévoilé qu’en 1946 au Festival de Locarno en Suisse, avant d’être enfin distribué en RFA en septembre 1950, six ans après son tournage. Le film de Käutner devra son salut à son absence totale d’idéologie nazie, ni même de référence au conflit. L’Allemagne est encore en guerre, déjà en ruines, pourtant rien dans Sous les ponts ne transpire du contexte de son tournage, ni dans son sujet, ni dans ses dialogues, ni dans ses images : on y voit des scènes de Berlin grande ville prospère et trépidante où une foule d’habitants travaille et vaque à ses occupations.

Cependant la majorité du film se déroule dans le confinement d’une péniche, loin des préoccupations du monde. Deux amis bateliers vivent heureux et libres sur leur péniche, où seul manque le réconfort d’une présence féminine. L’intrusion d’une jeune fille perdue, à la recherche d’un abri, va remettre en question l’indépendance et l’existence des deux hommes, titillés à l’idée de conquérir le cœur de leur invitée, et de se sédentariser dans un mariage confortable. L’esthétique de Sous les ponts évoque le réalisme poétique français, mais nous sommes loin du pessimisme d’un Duvivier ou d’un Carné.

Le film est plus une comédie sentimentale qu’un pur mélodrame. La jeune femme n’est pas une garce qui va semer la discorde entre deux amis, mais une âme pure troublée par sa propre sensualité et émue par les attentions maladroites que lui portent les deux célibataires. Loin de s’achever en tragédie Sous les ponts se conclue sur une note optimiste et réconfortante. Parfois comparé à L’Atalante en raison de son décor flottant, Sous les ponts ne possède pas le lyrisme poétique du chef-d’œuvre de Jean Vigo, mais se révèle très bien mis en scène et interprété, avec de beaux passages musicaux et atmosphériques. Ses trois acteurs principaux ne manquent pas de charme. Comme d’autres cinéastes allemands ayant fait leurs premiers pas sous le Troisième Reich, Helmut Käutner deviendra l’un des acteurs du renouveau du cinéma commercial allemand dans les années 50.

Son film le plus célèbre – à l’international comme dans son propre pays – demeure Le Général du diable, tentative de déculpabilisation du peuple et de l’armée allemande qui montrait la résistance au nazisme et à la folie hitlérienne au sein de la Wehrmacht. Fort de grands succès populaires il deviendra une personnalité emblématique du « cinéma de papa » allemand voué à disparaître dans les années 60, incapable de renouveler son inspiration consolatrice et de rivaliser avec l’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes cinéastes talentueux. Käutner poursuivra sa carrière à la télévision, à l’instar de Walter Ubricht, producteur et scénariste de Sous les ponts qui deviendra par la suite une figure de la télévision ouest-allemande, produisant de nombreuses miniséries à succès.

A l’époque de Sous les ponts Käutner a fait preuve d’une neutralité salutaire. On peut voir dans Sous les ponts un manifeste à la gloire de l’apolitisme, un témoignage sur la partie du peuple allemand non convertie au national-socialisme, « les apolitiques, qui devraient s’estimer satisfaits d’avoir gardé les mains propres et conservé l’amour de leur prochain à petite échelle » pour citer l’historien du cinéma Enno Patalas. On peut y voir aussi une forme d’aveuglement volontaire et coupable, l’impuissance ou le refus de filmer la réalité de l’Allemagne en 1944, frontalement ou de manière allégorique.

Olivier Père

 

Le film sera disponible en replay pendant 7 jours.

 

Générique

Image: Igor Oberberg
Montage:  Wolfgang Wehrum
Musique: Bernhard Eichhorn
Production: UFA-Filmkunst GmbH
Producteur/-trice: Walter Ulbrich, Kurt-Fritz Quassowski
Réalisation: Helmut Käutner
Scénario: Helmut Käutner, Walter Ulbrich, Leo de Laforgue

Avec: Hannelore Schroth (Anna Altmann), Carl Raddatz (Hendrik Feldkamp), Margarete Haagen (Economiste), Ursula Grabley (Vera), Hildegard Knef (Fille à Havelberg), Walter Gross (Homme sur le pont), Gustav Knuth (Willy)