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Prix de la mise en scène : "The Assassin" de Hou Hsiao-hsien

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Grand retour de Hou Hsiao-hsien après huit ans de silence The Assassin (Nie yinniang) est un chef-d’œuvre absolu qui touche au sublime, un film qui côtoie les cimes de la création toutes époques et disciplines confondues. Autant dire qu’on avait l’impression à Cannes – en hasardant des comparaisons avec la culture occidentale - de contempler une toile de Piero Della Francesca ou de lire des pages de Joyce ou Mallarmé sans commune mesure avec l’ensemble des films – bons ou moins bons – projetés ici et ailleurs. The Assassin dès sa première projection peut être considéré comme une date dans l’histoire du cinéma, à mille lieues de la production contemporaine.


Annoncé à juste titre comme la contribution de maître Hou au genre « wu xia pian » (film de cape et d’épée chinois) dans la lignée du génial A Touch of Zen de King Hu, réalisé au début des années 70 lui aussi sous pavillon taïwanais, The Assassin établit des ramifications contemporaines évidentes sur les relations politiques entre la Chine et Taïwan. Situé au IXème siècle dans un contexte trouble où certaines provinces reculées cherchent à s’émanciper du pouvoir central, The Assassin est l’histoire d’une insubordination : celle de Nie yinniang, jeune femme entrainée au meurtre sommée par son maître, une nonne qui lui a enseignée les arts martiaux, d’éliminer Tian J’ian, gouverneur dissident de la province militaire de Weibo.

Or Tian J’ian est le cousin de Nie yinniang, ils ont été élevés ensemble puis séparés à l’adolescence, et la jeune femme voue un amour profond et silencieux à son compagnon d’enfance. Confrontée à un dilemme moral, Nie yinniang hante les jardins et les palais de Tian J’ian comme une ombre létale prête à fondre sur sa proie, mais préférant observer l’homme qu’elle aime avec sa nouvelle concubine, secrètement enceinte…


« L’art de l’épée est sans cœur. Ta technique est infaillible mais ton âme est prisonnière de tes sentiments » lui dit la nonne, femme redoutable percevant les doutes de son élève sous son apparente impassibilité.
Une rumeur persistante évoquait un film expérimental à l’intrigue incompréhensible et dénué d’action. C’est totalement faux et The Assassin contient des combats martiaux chorégraphiés et relayés par des effets spéciaux invisibles qui sidèrent par leur vitesse et leur concision, et tranchent dans une mise en scène composée de longs plans aux mouvements de caméra presque imperceptibles, qui caressent les personnages à la manière des voiles de soie rougeoyante (pour les intérieurs) ou les branchages verts (pour les extérieurs) qui obstruent régulièrement le premier plan de l’écran.

Loin de réaliser une fresque monumentale HHH choisit l’art de l’esquisse, en disciple de la calligraphie chinoise. Le film débute ainsi par un prologue en noir en blanc, fidèle aux traits au fusain et aux estampes de l’époque décrite dans le film. La picturalité de The Assassin s’affirme avec l’apparition de la couleur, le choix du format carré préféré à l’habituel Cinémascope des films à costumes chinois, renforce la verticalité des lignes et permet à Hou de composer des plans larges de paysages de montagnes et de forêts stupéfiants de beauté. La variété du grain de l’image évoque davantage des subtiles touches de lumière et de peinture que des pixels numériques. Le raffinement inouï des costumes et de la direction artistique ne transforme jamais The Assassin en objet décoratif. Le cœur du film réside dans l’intériorité des personnages, les conflits qui les déchirent et qu’ils ne peuvent exprimer. Il n’est pas exagéré de dire qu’au milieu de ce somptueux décorum HHH filme avant tout l’âme de Nie yinniang, et aussi de l’actrice qui l’interprète, Shu Qi sublime au-delà des mots, égérie favorite de Hou, héroïne inflexible dans un monde corrompu, tueuse invincible qui refuse la violence pour protéger et sauver ses supposés victimes, préférant désobéir aux ordres pour suivre les élans de son cœur et apporter dans le même mouvement la paix au lieu de la guerre.

Un film pour l’éternité.


Sortie le 6 janvier 2016, distribué par Ad Vitam.