Summer of Scandals

«Lolita» de Stanley Kubrick - Dimanche, 31 Juillet à 22h50

Récemment arrivé en Nouvelle-Angleterre, le professeur Humbert Humbert cherche une chambre à louer. Visitant un logement, il aperçoit la jeune fille de la maison et décide de s'installer là. Il épouse bientôt la mère de l'adolescente à la seule fin de rester auprès de Lolita. Lorsque l'épouse découvre la vérité, elle s'enfuit et meurt renversée par une voiture. Humbert Humbert part alors sur les routes avec sa protégée, qui devient sa maîtresse. Jusqu'au jour où elle disparaît...

 

«Lolita» présenté par Iggy Pop:

«Lolita» présenté par Iggy Pop
«Lolita» présenté par Iggy Pop «Lolita» présenté par Iggy Pop «Lolita» présenté par Iggy Pop

 

Comment a-t-on osé faire un film de Lolita ?

Lorsque le jeune Stanley Kubrick et son associé James B. Harris décident d’adapter à l’écran le sulfureux roman de Nabokov qui enflamme l’Amérique puritaine de l’époque, nous sommes à la fin des années cinquante et Hollywood se prend de passion pour ce projet risqué que les grand studios rechignent cependant à financer. Comment adapter au cinéma un roman si riche aux thématiques pour le moins polémiques ?
En effet, inceste, pédophilie, sans oublier une critique acerbe de l’american way of life se mêlent sans faux-semblants sous la plume de l’écrivain expatrié qui espère bien profiter financièrement de l’intérêt que porte Hollywood à son chef-d’œuvre. Kubrick et Harris, eux, ont soif de reconnaissance et n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour récupérer les droits du livre, espérant même embaucher Nabokov lui-même pour développer un scénario fidèle à l’œuvre originale.
Seulement très vite deux choses vont les ralentir dans leur entreprise : premièrement, le refus de l’écrivain qui préfère gérer tranquillement ses intérêts depuis la Suisse et deuxièmement, la question de la représentation explicite d’une sexualité débridée à l’écran, qui plus est entre un homme d’âge mûr et une jeune fille d’à peine douze ans.
Car si à l’orée des années soixante le code Hays, qui régit l’autocensure en vigueur à Hollywood, n’a plus que quelques années à vivre, les pages les plus polémiques de Lolita n’ont pas le moindre espoir de se voir porter à l’écran. Prévoyants, Harris et Kubrick rencontrent donc dès l’étape de l’écriture les représentants de la Motion Picture Association of America afin de trouver un terrain d’entente entre les deux parties. Si la piste d’un « happy end » voyant le héros vieillissant épouser sa belle-fille mineure, comme le permettent quelques états américains, ne fera pas long feu lorsque Nabokov acceptera finalement de réécrire le scénario, la possibilité de vieillir Lolita de deux années – qui feront toute la différence entre le livre et le film – sera retenue et au terme d’un casting nationale la jeune Sue Lyon (quatorze ans) sera désignée par Nabokov comme l’interprète idéale de sa célèbre « nymphette ».

Résultat : dans le film de Kubrick, la jeune fille de douze ans mal dégrossie et à peine consciente de son effet sur les hommes laisse la place à une adolescente rebelle et manipulatrice qui dès sa première apparition semble jouer – pour ne pas dire jouir – de son emprise immédiate sur ce pauvre Humbert Humbert opiniâtrement interprété par le meilleur acteur du monde : James Mason. Ainsi, le héros de Nabokov apparaît moins comme un sugar daddy obsédé par les jeunes filles – d’autant que le background du personnage passe ici à la trappe – que comme un pauvre bougre qui tombe amoureux de la mauvaise personne.
L’érotisme trouble du livre sera donc bel et bien absent du film qui se bornera à raconter une histoire d’amour impossible dans un premier temps avant de voguer vers un thème cher à Kubrick, de Barry Lyndon à Eyes Wide Shut en passant par Shining : l’enfer du couple.
Expurgé de cet aspect du roman, le Lolita de Kubrick apparaîtra – à l’image justement de son ultime film – comme une fable de la pérégrination, celle d’un homme seul, pour commencer, émergeant du brouillard au volant de sa voiture dans la première scène du film, puis celle d’un couple douteux à travers l’Amérique, ensuite.
Ce voyage sans destination, ou plutôt cette fuite sans fin, permettra même à Kubrick d’arpenter les terres du burlesque le plus absurde moquant allègrement les travers de l’Amérique de l’époque, de ses suburbs, de son consumérisme et de sa bigoterie mal placée. (David Lynch, en grand amateur du film, ne s’y trompera pas lorsqu’il s’agira d’y puiser une inspiration évidente pour Blue Velvet, Sailor et Lula et bien sûr Twin Peaks).
Le point d’orgue de cet humour sombre et corrosif que l’on retrouvera plus tard dans d’autres œuvres du cinéaste sera bien sûr la participation courte en terme de temps de tournage (quinze jours tout au plus) mais décisive sur la durée du film du génie britannique Peter Sellers, interprète de l’étrange  Clare Quilty, véritable Némésis de Humbert mais surtout in fine le grand révélateur de son trouble intérieur et de ses « crimes ». Sous l’influence de Sellers, Quilty prendra en quelque sorte possession du récit, dépassant sa condition initiale de simple MacGuffin  ou presque, et sera le signe de l’appropriation définitive du matériau d’origine par le cinéaste.

Au terme du tournage du film sur le sol britannique – pour des raisons financières autant que pour s’éloigner de la vigilance d’Hollywood – les négociations avec la MPAA furent âpres avant d’obtenir l’autorisation d’exploitation. Et lorsqu’enfin le film sortit, la critique, comme souvent dans la carrière de Kubrick, se montra plutôt tiède tandis que le public chauffé à blanc par une promotion pour le moins maline se sentit floué par l’absence de scènes torrides. (Plus tard, bien sûr, les uns et les autres réviseraient leur opinion).
Quant à Kubrick, Lolita, peu importe les critiques, venait d’asseoir une bonne fois pour toute son statut de cinéaste majeur à Hollywood. C’est donc tout naturellement qu’il plia ses valises et embarqua avec les siens pour l’Angleterre où il tournerait désormais tous ses films, loin du ramdam hollywoodien.
Et lorsque plus tard, lors d’une des rares interviews qu’il accorda après son exil, on lui reparla de ce dernier film qu’il avait réalisé avant de devenir le maître incontesté de sa destinée, il reconnut amèrement que s’il avait su à l’avance toutes les mésaventures avec la censure qu’il allait devoir affronter, il ne l’aurait jamais fait !

 

10 choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Lolita.

 

 

Aubry Salmon

Générique

Auteur: Vladimir Nabokov
Image: Oswald Morris
Montage: Anthony Harvey
Musique: Nelson Riddle
Production: A.A. Productions Ltd., Anya, Harris-Kubrick Productions, Seven Arts Productions, Transworld Pictures
Producteur/-trice: James B. Harris, Eliot Hyman
Réalisation: Stanley Kubrick
Scénario: Stanley Kubrick, Vladimir Nabokov

Avec: James Mason (Prof. Humbert Humbert), Shelley Winters (Charlotte Haze), Sue Lyon (Dolores ‘Lolita’ Haze), Peter Sellers (Clare Quilty), Gary Cockrell (Richard T. 'Dick' Schiller), Jerry Stovin (John Farlow), Diana Decker (Jean Farlow), Lois Maxwell (Mary Lore), Cec Linder (Dr. Keegee), Bill Greene (George Swine), Shirley Douglas (Mrs. Starch), Marianne Stone (Vivian Darkbloom), Marion Mathie (Miss Lebone), James Dyrenforth (Frederick Beale Sr.), Maxine Holden (Miss Fromkiss), John Harrison (Tom), Colin Maitland (Charlie Sedgewick), C. Denier Warren (Potts), Roland Brand (Bill Crest)