«L’important c’est d’aimer» de Andrzej Zulawski- Jeudi 25 février à 22h35

Gros succès de scandale au moment de sa sortie, le film déchaîna les passions, entre dégoût et admiration avant de devenir un objet de culte et de s’imposer parmi les titres essentiels du cinéma français des années 70.

Ecrivain et cinéaste polonais, Zulawski débute sa carrière comme assistant de Andrzej Wajda puis signe en Pologne deux premiers longs métrages remarquables, La Troisième Partie de la nuit et Le Diable, allégories violentes et cauchemardesques situées respectivement pendant la Seconde Guerre mondiale et l’invasion prussienne de 1793. Victime de la censure communiste, Zulawski s’exile en France et signe ce qui reste son plus grand succès et sans doute son meilleur film (avec Possession) même si le principal intéressé n’y verra avec le recul qu’un drame bourgeois et un film trop commercial. On n’est pas obligé de souscrire d’autant plus que les films de Zulawski deviendront après le monstrueux Possession, sur lequel on écrivait le plus grand bien ici à l’occasion d’une programmation sur ARTE, difficilement regardables, certes traversés de fulgurances mais minés par la boursouflure, une agitation épuisante et des choix artistiques contestables (Francis Huster en héros dostoïevskien deux fois de suite, pourquoi?). Et la beauté époustouflante de Sophie Marceau, épouse et égérie, n’y pouvait rien.

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Zulawski avait le génie des séquences d’ouverture, ses films démarraient toujours tambour battant sur des plans ou des séquences inoubliables. D’emblée le spectateur était plongé dans un monde infernal, convulsif.
C’est ce qui advient dans «L’important c’est d’aimer», mais le tempo ne se délite jamais et Zulawski tient son récit et sa mise en scène, impressionnants, jusqu’à la dernière image de son film qui renvoie d’ailleurs à la première. Une femme enlace son amant ensanglanté pour lui dire qu’elle l’aime. Sauf que la première fois la femme, une actrice qui végète dans des petits rôles, n’arrive pas à prononcer correctement son texte, humiliée sur un tournage de série Z porno. Dans le plan final le vrai sang remplacera l’hémoglobine de cinéma, la vérité des sentiments balaiera tous les artifices et la boue charriés par le film.
«L’important c’est d’aimer» est l’histoire de la rencontre entre cette actrice à la dérive, Nadine, et Servais un jeune photographe qui évolue dans la fange de la prostitution et du gangstérisme, contraint de travailler pour un caïd habitué aux trafics les plus ignobles. Le photographe, fasciné par Nadine, va tenter de l’aider à son insu en la faisant enrôler dans une compagnie théâtrale qui monte Richard III.
Deux anges déchus pour un amour impossible – Nadine est mariée à un cinéphile clownesque et dépressif, qui finira par se suicider de la plus horrible manière. «L’important c’est d’aimer» est lointainement adapté d’un roman de Christopher Frank intitulé La nuit américaine.
Zulawski a très vite pris de nombreuses libertés avec le livre pour imposer son romantisme noir, tourmenté, slave. Le film est hanté par des monstres, épaves et créatures désaxés qui évoluent dans un Paris sordide et fantomatique. La mise en scène nerveuse est portée par le lyrisme de la musique de George Delerue.
«L’important c’est d’aimer» (titre que Zulawski détestait) aurait pu s’appeler Le Mépris, pas seulement à cause de son compositeur. Zulawski filme la difficulté d’aimer, de vivre en couple, la souffrance, les blessures du cœur et de l’âme, la corruption généralisée et les désillusions de personnages. Le cinéma baroque et maniériste de Zulawski, transposé en France, rejoint une certaine tradition du réalisme poétique ou du pessimisme radical de l’après-guerre, du côté de Carné, Clouzot et Allégret. Ses voyous, alcooliques, cabots ou putains appartiennent au folklore du cinéma français, secoué au shaker de l’ultraviolence des années 70. Romy Schneider, bouleversante, trouve dans «L’important c’est d’aimer» un des plus beaux rôles de sa carrière, bien entourée par Jacques Dutronc, Fabio Testi et Klaus Kinski, ces deux derniers habitués aux westerns, films d’action ou d’horreur transalpins apportant un charme « bis » appréciable au mélodrame plein de sang et de larmes de Zulawski.

Olivier Père