«L’espion qui venait du surgelé» de Mario Bava

Ambitionnant de dominer une partie du monde, le Dr Goldfoot (Vincent Price) s’allie à la Chine et cherche à causer la guerre entre les USA et l’URSS. Son plan est d’éliminer dix généraux de l’OTAN, et de prendre la place du dernier. Pour cela, il élabore ses fameuses filles explosives, des filles toutes aussi sexy les unes que les autres qui explosent dès qu’on les embrasse. Mais l’agent Dexter, souhaitant réintégrer sa place dans les services secrets, décide de contrecarrer les plans de Goldfoot. Aidé par deux portiers débiles se faisant passer pour des espions, il va devoir affronter le génie du mal.
Bienvenue dans le monde fabuleux du Fumetti ! A l’origine, « Fumetti » désigne les bandes dessinées italiennes, publiées en France essentiellement en petit format. Les années 60 et 70 verront l’apogée du genre avec les célèbres Diabolik, Satanik, Blek, Captain Swing, Jacula, Lucifera etc… Parallèlement à ce phénomène, le cinéma s’empare de ces personnages. Avec un net penchant pour les Super Héros, des dizaines de films kitsch vont voir le jour pour le plus grand bonheur des fans : Superargo contre Diabolikus, Les trois fantastiques Supermen, Kriminal, mais aussi Isabella, duchesse du Diable…

Ce film fait suite au Dr. Goldfoot and the Bikini Machine (1965) de Norman Taurog, succès de American International qui était parvenu à concilier la mode du film d’espionnage à la James Bond et les films de plage avec musique rock et concours de surf destinés au public adolescent. Vincent Price, promu vedette des films AIP depuis le cycle Poe de Roger Corman, y interprétait un super méchant d’opérette, parodie des génies du crime combattus par l’agent 007 dans les adaptations des romans de Ian Fleming.

American International avait conclu dans les années 60 un marché avec un producteur italien, Fulvio Lucisano qui les fournissait en films de genre transalpins doublés et remontés pour le marché américain et les spectateurs des drive-in. C’est ainsi que l’idée d’une suite tournée à moindre frais en Italie germa dans l’idée de James H. Nicholson. De son côté Lucisano imagine la greffe un peu monstrueuse entre les sinistres exploits de Docteur Goldfoot – ici à la tête d’une armée de femmes robots explosives – et les aventures de Franco et Ciccio, un duo de comiques siciliens, sortes de Abbott et Costello transalpins qui venaient de triompher dans une parodie de film d’espionnage. Confier cette pantalonnade à Mario Bava – qui n’avait jamais travaillé avec Franco et Ciccio, contrairement à Lucio Fulci qui débuta dans la comédie avant de se consacrer au thriller ou à l’horreur – n’était pas le meilleur choix du monde, d’autant plus que Bava, sans doute peu concerné par cette commande, négligea l’aspect visuel du film – pourtant son point fort – et n’en réalisera pas les effets spéciaux et trucages optiques, contrairement à son habitude. Les femmes robots et le laboratoire bariolé de Goldfoot, éléments propres à la science-fiction des années 60, ne parviennent pas à faire de cette parodie délirante un film où l’on retrouve le style du maître de l’épouvante italienne. Bava se rattrapera deux ans plus tard dans le génial Danger, Diabolik!. Dans la version originale italienne proposée ici, Franco et Ciccio éclipsent totalement Vincent Price, qui devient une vedette américaine invitée, au grand désarroi de l’acteur et des producteurs américains qui rétabliront une autre hiérarchie lors de l’exploitation – désastreuse – du film aux Etats-Unis, où les Siciliens grimaçants seront relégués au rang d’apparitions folkloriques.

La personnalité envahissante du duo comique contamine tout le film italien de sa folie furieuse, débordant aussi les intentions – s’il en avait sur ce tournage – de Mario Bava.

Encouragés par la bêtise du scénario et son décorum pop, Franco et Ciccio transforment L’espion qui venait du surgelé en un monument de régression infantile. Il faut pouvoir rire sans complexe aux gags les plus énormes et aux grimaces les plus affreuses pour apprécier les deux comiques en général et cette bizarrerie filmique en particulier. Si on a gardé son âme de sale gosse, on adore Franco et Ciccio dont l’humour, quoique douteux, est souvent hilarant. C’est le principal. Toutes les bassesses (grimaces, méchanceté, sadisme, travestissement) sont permises si elles font rire de bon cœur. Franco (le petit nerveux) et Ciccio (le grand lymphatique) formèrent dans les années 60 le duo comique le plus populaire d’Italie. Comme Totò avant eux, Ils ont systématiquement tourné en dérision les films à succès, même les plus inattendus, dans des parodies fauchées et bâclées qui reposent entièrement sur leurs épaules de duettistes tarés. Leur filmographie s’évertuait à parodier – jusque dans les titres – les succès du box office ou les genres populaires : Belle de jour devint ainsi Brutto di notte (« moche de nuit ») et L’espion qui venait du froid, « L’espion qui venait du semifreddo » – nom d’un désert glacé italien, équivalent de notre « parfait ».

Il y a quelque chose d’un peu effrayant dans leur faciès de crétins congénitaux. Le burlesque de Franco et Ciccio, exclusivement porté sur la laideur physique, la débilité et l’agressivité sexuelle, fait peur. On en oublierait presque de se tordre de rire tellement ces deux « stooges » siciliens détruisent l’ordre, la morale et surtout le bon goût et l’intelligence.

Adorés par le peuple et les enfants, méprisés par les autres, Franco et Ciccio comptaient aussi parmi leurs admirateurs des fans de la contre-culture et de l’underground, Carmelo Bene ou Pier Paolo Pasolini – qui les dirigea dans un court métrage sublime Che cosa sono le nuvole?. Ils furent courtisés par la fine fleur du cinéma d’auteur italien (Risi, Comencini) et parvinrent même à dérider les austères frères Taviani (dans un sketch de Kaos coupé lors de sa distribution française) avant de se séparer au début des années 80 et de poursuivre chacun de leur côté d’hasardeuses carrières devant et derrière la caméra. En 1975 Franco Franchi a repris le rôle de Marlon Brando dans un surprenant Ultimo tango a Zagarol tandis que Ciccio Ingrassia réalisait et interprétait une parodie de L’Exorciste sobrement intitulée L’Esorciccio.

Olivier Père

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Générique

Réalisateur : Bava Mario

Pays : Italie/USA

Date : 1966

Durée : 83 minutes

Acteurs: Vincent Price, Franco Franchi, Ciccio Ingrassia, Laura Antonelli, Fabian