Muets sur ARTE

« Le Cuirassé Potemkine » de Sergueï Eisenstein

Le film

Le Cuirassé Potemkine est un film de commande. Le 17 mars 1925, la commission de l’anniversaire, sous la présidence de A.W. Lounatcharsky, en présence des assesseurs K. Malevitch, W. Meyerhold, L.M. Michaïov, W. Pletnov et K.I. Choutko décide que le point d’orgue des festivités commémoratives des événements de 1905 sera la projection d’un film, suivie et précédée de diverses allocutions et - première en Union soviétique -, accompagnée d’un orchestre.

Le 31 mars, la revue Kinogaseta annonce que Sergueï Eisenstein tournera pour les studios d’Etat Goskino un long métrage ayant trait à la révolution de 1905, sur un scénario de Nina Agadjanova-Choutko s’inspirant de documents de Vladimir Nevski. Dès le 11 avril 1925, ce dernier (de son vrai nom Krivobokov), fonctionnaire du parti et historien, présente un tapuscrit sur les événements de l’année 1905 – c’est le prélude au scénario. Sur les 170 pages, sept racontent, en s’appuyant sur des témoins oculaires, la mutinerie des matelots sur le cuirassé Potemkine prince de Tauride les 14 et 15 juin de l’année 1905 (dates de l’ancien calendrier russe). Nevski décrit une foule immense qui, pareille à une coulée de lave, se dirige vers le cuirassé qui mouille dans le port d’Odessa. Au bout de la nouvelle jetée, sous une tente faite de voiles de navires, gît la dépouille du matelot assassiné sur le POTEMKINE par le premier officier. Le corps sanguinolent du malheureux est exposé comme un appel à l’insurrection, au combat et à la vengeance. » Nevski décrit le mouvement de foule et la colère des habitants d’Odessa ; il cite des passages de discours enflammés de jeunes filles, de femmes, d’ouvriers, de vieillards ». Certaines expressions se retrouveront mot pour mot sur les intertitres du film : « Tous pour un – un pour tous », ou l’attaque antisémite « Frappez les juifs ! » sur une jeune agitatrice juive.

Le 19 mai, Nina Agadjanova-Choutko met la dernière main au scénario du film L’année 1905, qui brosse en dix actes un panorama de la révolution. Auparavant, elle n’avait signé qu’un seul scénario, mais, pour cette tâche, elle fait valoir son passé de partisane pendant la guerre civile, de fonctionnaire émérite du parti et d’épouse de l’homme politique Choutko. Le 4 juin, la commission du jubilé adopte officiellement  le scénario et organise le 9 juin une rencontre avec des témoins oculaires de cette page de l’histoire soviétique. Contrairement à ce qui figure dans le générique (Agadjanova-Choutko y apparaît comme seule auteure), des documents d’archives semblent indiquer que le scénario a été une œuvre collégiale rédigée et discutée avec Eisenstein et son assistant Grigori Alexandrov dans la datcha du couple Choutko, voisin immédiat d’Issac Babel.

(Auteure : Anna Bohn. D’après le livret d’accompagnement de la version restaurée du Cuirassé Potemkine avec une nouvelle musique, Munich 2007)

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La restauration

Dans la dernière restauration du Cuirassé Potemkine réalisée en 2005 par Enno Patalas et Anna Bohn, la pellicule du film mesure 1 388m (70 minutes à la vitesse de 18 pieds par seconde). Ce travail combinait la version reconstituée de la première soviétique et la musique de la première allemande donnée en 1926. Edmund Meisel ayant composé sa musique d’après la version du distributeur allemand montée par Phil Jutzi, sa partition dut être remaniée sur la base de la version soviétique (l’adaptation est de Helmut Imig). La reconstitution s’est faite à l’aide de documents du Bundesarchiv-Filmarchiv Berlin, du Filmmuseum de Munich, du British Film Institute et du Gosfilmofond de Moscou.

Le réalisateur Sergueï Eisenstein

Sergueï Michaïlowitch Eisenstein est né à Riga en 1898 et mort à Moscou en 1948. En 1919, c’est dans l’Armée rouge qu’il fait ses premières armes dans le cinéma, comme réalisateur et comédien. Il s’intéresse de très près aux théories sur le théâtre, notamment le théâtre kabuki. En 1921, il rejoint à la troupe Proletkult ; en 1924, il entre au bureau moscovite des studios de production et de distribution Sevsapkino.

Son premier long métrage Grève date de 1925. Il se lance ensuite dans le projet Cuirassé Potemkine, projeté en première au théâtre du Bolchoï à l’occasion des commémorations du 20e anniversaire de la révolution de 1905. C’est également au Bolchoï qu’est donnée la première du film Octobre le 14 mars 1928, commémorant, lui, le 10e anniversaire de la Révolution d’octobre, mais qui n’a pu être achevé à temps. A partir de 1928, Eisenstein travaille au GTK (Ecole de cinéma de Moscou) et se consacre entièrement aux théories sur le cinéma et le montage. Son manifeste sur le film parlant est publié en 1928. 

En 1930, Eisenstein accepte une invitation à Hollywood, où il fait notamment la connaissance de Charlie Chaplin, Upton Sinclair et Walt Disney. Son film Que Viva Mexico ! reste un projet inachevé, les producteurs du Mexican Film Trust ayant décidé de stopper le financement du film à la suite de plusieurs retards dans le tournage et de dépassements du budget. En 1932, il revient à Moscou via l’Europe de l’Ouest. En 1933, il est engagé comme réalisateur des studios moscovites Soyouzkino. En 1937, il est nommé professeur à l’Institut cinématographique GIK.

Eisenstein ne parvient pas non plus à terminer son film suivant ; les autorités soviétiques du cinéma donnent l’ordre de détruire le négatif de Le pré de Béjine. Eisenstein tente une réhabilitation politique avec un sujet patriotique : Alexandre Nevski. Mais, une fois encore, le film est victime de la grande histoire : après une première interdiction, il est utilisé comme objet de propagande soviétique contre l’occupation allemande en Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. Eisenstein poursuit ses travaux de théoricien du montage et est fait membre de l’Ordre de Lénine en 1939. L’année suivante, il travaille au scénario d’Ivan le Terrible. Il est promu directeur artistique des studios Mosfilm. En 1945, première de la première partie d’Ivan le Terrible à Moscou, qui obtient le Prix Staline en 1946. La deuxième partie d’Ivan le Terrible est ensuite mise en chantier, mais, sur décision du Comité central du PCUS, sa sortie en salles est interdite. En 1947, il est nommé directeur de la section cinéma à l’Institut d’histoire de l’art de l’Académie des sciences de l’URSS. A 50 ans, Eisenstein meurt d’un arrêt cardiaque à Moscou le 11 février 1948.

 

Pourquoi faut-il voir ce film ?

1. Ce film a modifié la perception de la réalité historique

2. Ce film a donné ses lettres de noblesse au montage cinématographique

3. Avec cette production,  la musique de film en l’occurrence celle d’Edmund Meisel a été élevée au même rang que les autres moyens d’expression

Crédits

Réalisation : Sergueï Eisenstein
Scénario : Nina Agadjanova-Choutko, Nikolaï Aseyev, Sergueï M. Eisenstein, Sergueï Tretiakov
Photographie : Edouard Tissé
Montage : Sergueï Eisenstein
Production : Goskino (pour la version ancienne)
Musique : Edmund Meisel
Première : 19 janvier 1926 au cinéma Choudoshestwenny à Moscou (première en public)

Rôles et comédiens

Matelot Vakoulintchouk : Alexander Antonov
Commandant Golikov : Vladimir Barsky
Lieutenant Guiliarovski : Grigori Alexandrov
Officier : Alexander Liovchine
Matelot Matouchenko : Michaïl Gomorov
Restauration (2005) : Enno Patalas, Anna Bohn – Deutsche Kinemathek
Adaptation et direction musicales : Helmut Imig
Etude musicale : Deutsches Filmorchester Babelsberg
Direction générale : Deutsche Kinemathek Berlin
Un projet à l’initiative de la fondation allemande Kulturstiftung des Bundes