Cinéma muet

«La poupée» d'Ernst Lubitsch

Le baron de Chanterelle veut assurer sa lignée et ainsi marier son neveu, Lancelot, son unique descendant. Il convoque convoque une vingtaine de jeune filles, mais le Lancelot, falot, timide et niais est effrayé par toutes ces femmes. Il se réfugie dans un monastère... au bord de la ruine.

Comme le baron propose 300.000 francs de dot à son neveu pour le mariage, les moines ont une idée pour le moins originale : Lancelot n'a qu'à se marier avec une poupée mécanique qu'ils fabriqueront et, en échange, il leur donnera la dote. Mais hélas, l'apprenti casse l'automate... et c'est donc la fille du fabricant qui va devoir jouer le jeu jusqu'au mariage.

Le réalisateur

Cinéaste américain d’origine allemande, Lubitsch est né à Berlin en 1892. Lubitsch est issu d’une famille de commerçants juifs d’Europe de l’Est. Attiré par les planches, il intègre la prestigieuse troupe théâtrale de Max Reinhardt. D’abord acteur, puis scénariste, Lubitsch devient une vedette du grand écran dans une série de comédies très populaires en Allemagne. Passé à la mise en scène en 1914, il réalise son premier film marquant en 1918, Les Yeux de la momie, un drame avec les deux grands stars du cinéma allemand de l’époque, Pola Negri et Emil Jannings. Il triomphe bientôt avec des films à costumes et des comédies qui font de lui un cinéaste à la stature internationale.

La carrière muette d’Ernst Lubitsch permet de vérifier la précocité du génie de ce cinéaste, adulé pour ses chefs-d’œuvre de la comédie hollywoodienne. Lubitsch fait alors tourner les plus grandes stars de la UFA, Pola Negri, Paul Wegener ou Emil Jannings dans des superproductions historiques. L’orientalisme est à la mode en Allemagne, en témoigne Sumurum (1920) conte fastueux des mille est une nuits, écrin à la gloire de Pola Negri dans lequel Lubitsch s’octroie le rôle d’un bossu amoureux. Réalisé la même année, Anna Boleyn est un ambitieux drame à costumes, véritable étendard de la puissance et de la qualité du cinéma allemand des années 20. Dans ces films, et dans La Chatte des montagnes (1921), satire antimilitariste, Lubitsch ne cache pas l’influence esthétique du théâtre de Max Reinhardt, dans la scénographie et le jeu des comédiens. C’est dans la comédie pure, grotesque et d’une grande franchise sexuelle, comme La Princesse aux huîtres(1919) que Lubitsch se montre le plus inspiré, que s’épanouit sa véritable personnalité artistique.

Le film le plus surprenant demeure Je ne voudrais pas être un homme (1918), brève comédie du travestissement d’une audace et d’une modernité assez sidérantes. Une jeune fille de la grande bourgeoisie, en révolte contre les bonnes manières se déguise en homme afin d’assouvir sa soif de liberté. Elle part dans une folle nuit de beuverie et de débauche et finira au petit matin dans les bras… d’un autre homme ! Le film est hilarant et en dit long à la fois sur la guerre des sexes, le féminisme et la frivolité du Berlin des années « folles ».

Lubitsch émigre aux Etats-Unis en 1922 à l’âge de 30 ans. Il est invité à Hollywood où il perfectionne son art de la comédie sophistiquée. Il passe avec une extrême aisance du muet au parlant et signe une suite ininterrompue de chefs-d’œuvre. On parle très vite de la « Lubitsch Touch », ce mélange unique d’élégance, de satire, d’esprit, de sens du rythme et de l’ellipse. Dans les années 30 et 40, il va travailler avec les plus grandes stars d’Hollywood : Maurice Chevalier, Gary Cooper, Marlene Dietrich, James Stewart, Greta Garbo… Son film le plus célèbre, parmi une cinquantaine de titres géniaux, est sans doute To Be or Not to Be (1942), qui évoque sur le ton de la comédie la résistance au nazisme.

En 1947, Lubitsch reçoit un Oscar d’honneur et meurt peu après d’une crise cardiaque sur le tournage de son dernier film, "La Dame au manteau d’hermine", qui sera terminé par Otto Preminger.

Le succès des films de Lubitsch auprès du public et de la critique ne s’est jamais démenti du moment de leur sortie jusqu’à aujourd’hui. A l’instar de Jean Renoir ou Alfred Hitchcock, Lubitsch fut adulé par ses pairs et les spectateurs du monde entier de son vivant et son influence, plus de cinquante ans après sa mort, est toujours immense auprès des cinéastes américains et européens. Billy Wilder avait une pancarte dans son bureau où était écrit « qu’aurait fait Lubitsch ? ».

William Wyler, Blake Edwards, François Truffaut, et plus près de nous Quentin Tarantino (Inglourious Basterds) et les nouveaux auteurs de la comédie américaine ne cachent pas leur admiration pour l’auteur de "Haute Pègre", "The Shop Around the Corner", "Ninotchka", "La Folle Ingénue" ou "Ange".

Olivier Père