La vie du court

La grande bouffe de Denis Villeneuve

Next Floor from Centre Phi | Phi Centre on Vimeo.

Depuis 2013, et le thriller "Prisoners", avec Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal, le cinéaste canadien Denis Villeneuve enchaîne de gros films américains. Réalisateur de "Premier contact", qui sort sur les écrans en décembre 2016, il est déjà attendu au tournant avec son "Blade Runner 2049" produit par Ridley Scott. Un peu loin le temps où il racontait un film du point de vue d’un poisson ("Maelström", 2000), où il filmait l’aventure intérieure d’une jeune femme qui échappait de peu à la mort ("Un 32 août sur terre", 1998).

Dix ans après son premier long métrage, en 2008, il présentait à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes un film court qui y remportera un Grand Prix et fera par la suite une carrière assez exceptionnelle. "Next Floor" sonne comme une injonction proférée par de mystérieux majordomes, à proximité d’un dîner de notables s’empiffrant frénétiquement d’une nourriture carnassière aussi fastueuse que repoussante. Le son des fourchettes et des mandibules mixé à la musique d’une poignée de musiciens s’interrompt soudain quand le plancher craquant engloutit les convives et leur tablée à l’étage inférieur.

« Next floor »! indique le majordome à son collègue du bas. Là, désormais atterris, nos notables empoussiérés se regardent avec des sourires de gêne, se prennent la main et s’époussètent en silence avant que la musique ne reprennent et que d’autres plats extravagants n’arrivent. La chute des corps va se poursuivre à répétition. Avec ce "Next Floor" toujours aussi intrigant huit ans après, Denis Villeneuve réalisait sa "Grande Bouffe" à lui, une charge sociale et politique inspirée autant de l’obscénité alimentaire du film de Ferreri que de l’absurdité du "Fantôme de la liberté" de Buñuel en créant un univers esthétique rappelant les premiers films de Caro et Jeunet.

Bernard Payen