Les films sur ARTE

Jacques Rivette, solitaire homme de troupe

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©Raphael Van Sitteren

Jacques Rivette reste et restera un de nos plus prodigieux cinéastes de genre ! Un auteur fasciné par le secret, les trappes qu’on ouvre et qu’on referme sans bruit, les objets porteurs de messages mystérieux, le Pont du Nord, point de rendez-vous ultra dangereux avec une police parallèle, les arènes de Lutèce où l’on parle de disparitions inquiétantes dans Paris nous appartient.

 

Rivette, c’est un lointain cousin de Georges Franju en version théâtrale. Il pratique un cinéma de l’escamotage, où l’on croise des fantômes de la réalité, où l’on croit fermement à de vastes complots politiques nationaux et internationaux avec le visage Nouvelle Vague d’un Jean-Pierre Léaud. Rivette est aussi le frère de jeux d’Eric Rohmer. Tous les deux pratiquent le cinéma ludique, faits de signes dispersés dans la ville, signes qu’il faut savoir lire, et interpréter. Chez Rohmer, ce sont les signes solaires et légers, quoi que profonds, de la vie et de l’amour. Chez Rivette, ce sont les signes dangereux, voire mortels, de la vie sociale et de l’amour parfois, de l’amitié souvent.

 

Rivette, c’est une œuvre immense une trentaine de films plein de correspondances, de ponts, de liens qui disparaissent par magie. A chacun de retrouver le fil. Ses héroïnes magiciennes grimpent partout, montent quatre à quatre les escaliers des appartements parisiens, courent sur des scènes de théâtre, et arpentent les trottoirs pour déjouer de mystérieuses forces qui voudraient s’en prendre à la liberté individuelle des êtres. Il s’agit donc de suivre ces cheminements tout à fait incarnés des peurs humaines et de jouer avec. Pour cela les héros du cinéma de Rivette sont acrobates et magiciennes. Comme le génial danseur Jean Babilée dans "Duelle", qui avec humour se sort des griffes de la cruelle fille de la lune (oui oui !) dans un cabaret spécial. Rivette transforme et fait du cinéma avec tout, quelques tentures aux motifs étonnants de "OUT 1", le wagon d’un sombre TGV à pleine vitesse de "Secret défense", les horloges obsessionnelles de" Histoire de Marie et Julien"…

 

Mais il n’y a pas que la magie polardeuse chez Rivette, il y a aussi le génie de transmettre l’art en pleine création. Rarement un film, comme le fit "La Belle Noiseuse", n’aura réussi à faire comprendre aussi merveilleusement la passion et la patience qu’il faut pour « atteindre », l’absolu. Une chose que l’artiste lui-même ne peut expliquer. Rivette l’a filmé. En état de quasi lévitation, Michel Piccoli « revit » le corps étrange d’Emmanuelle Béart. L’actrice trouva d’ailleurs ses deux plus grands rôles grâce à Rivette. Dans "Histoire de Marie et Julien", comme dans "La Belle Noiseuse", le cinéaste a su comprendre et entendre le phrasé très particulier de la comédienne et l’insérer au cœur de ses artifices.

 

Rivette, c’est aussi, et entre autres, car il y aurait beaucoup à dire, tant son existence cinématographique est majeure, un cinéaste des filles, des filles grandes, assez fines, malines, bavardes, capables de dire tout et n’importe quoi, de jouer les artificielles qui vousoient tout le monde, avec une agilité grandiose et d’improviser avec leurs partenaires. Elles mènent les danses. Du tango avec l’évanescente brune Juliet Berto dans Duelle, du cross sportif avec Bulle et Pascale Ogier dans Le Pont du Nord, de l’escalade avec Jeanne Balibar dans "Va savoir", de la lutte et de la gym avec Bulle Ogier dans" L’Amour fou", ou Jane Birkin dans" L’Amour par terre", du cheval avec Sandrine Bonnaire dans "Jeanne La Pucelle". Face à ses filles anguilles qui filent entre les doigts, les hommes sont à la hauteur. Ils sont grands parfois comme Michael Lonsdale dans "OUT 1", et Jean-Pierre Kalfon dans "L’Amour fou", fort et fiévreux tel l’officier Guillaume Depardieu dans "Ne touchez pas à la hache", ou magnétique comme Grégoire Colin de "Secret défense", et formidable de patience avec Jerzy Radziwilowicz/Julien dans "Histoire de Marie et Julien" …

 

Rivette a su ainsi créer toute une mythologie autour de lui, une mythologie portée par une troupe. Son cinéma est celui d’un petit groupe étrange, et surréaliste. Tous ne se connaissent pas, mais ils font confiance en la ville pour se trouver s’il le faut. Se trouver et se reconnaître. Parler entre eux du sort des autres sur les ponts étranges de Paris dans des séquences courtes, comme celles avec Françoise Fabian dans "OUT 1". Et parler des autres c’est tisser de la solidarité, créer un monde, s’aimer de façon moderne. Peu importe pour combien de temps. En pratiquant ce type de cinéma en perpétuelle exploration extérieure, Rivette a construit une société plus ou moins secrète, mais qui pose toutes les questions, en toute indépendance. Un cinéma à pratiquer dans n’importe quel sens, dans n’importe quel ordre, il formera toujours un tout.

Virginie Apiou

 

En hommage à Jacques Rivette, ARTE a diffusé «Ne touchez pas la hache», lundi 01 février à 22h20 

 

 

Jacques Rivette, le plus méconnu des grands cinéastes de la Nouvelle Vague, est décédé le 29 janvier à l’âge de 87 ans. ARTE lui rend hommage en diffusant son avant-dernier film, "Ne touchez pas la hache", une adaptation de "La Duchesse de Langeais" de Balzac. Guillaume Depardieu et Jeanne Balibar y incarnent une vertigineuse passion amoureuse. Un bijou d'épure.

Majorque, 1823. Le général de Montriveau, qui vient de rétablir les Bourbons sur le trône d'Espagne, distingue dans un chœur de carmélites la voix de la femme qu'il cherche inlassablement depuis cinq ans. C'est dans le tourbillon mondain de la Restauration qu'ils se sont rencontrés : elle, la reine du Tout-Paris, et lui, l'"aigle" intraitable, vainqueur de terribles batailles. Dès le premier soir, elle l'a convié dans son boudoir et il lui a déclaré son amour, le premier, a-t-il dit, de toute sa vie. Ont commencé alors de longs mois de siège, où la duchesse, chaque jour, a reçu le marquis sans jamais lui céder...
Acier contre acier
Deux cœurs inflexibles consumés par l'amour, prêts à s'autodétruire plutôt que de s'avouer vaincus : par la raison, les bienséances mondaines, mais aussi, obscurément, par la facilité du bonheur. La hache, c'est l'absolu de la passion, dont la coquette a cru pouvoir impunément se jouer, avant de tomber à son tour dans l'abîme. À l'épure du récit balzacien, Jacques Rivette fait correspondre un presque huis clos, où les amants impossibles s'affrontent en marge du monde, de bal fantomatique en salon ténébreux. Un vertigineux duel, que Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu incarnent à la perfection.

Générique

Production: Pierre Grise Productions
Auteur: Honoré de Balzac
Producteur/-trice: Roberto Cicutto, Martine Marignac, Luigi Musini, Ermanno Olmi, Maurice Tinchant
Scénario: Jacques Rivette, Pascal Bonitzer, Christine Laurent
Musique: Pierre Allio
Image: William Lubtchansky
Montage: Nicole Lubtchansky
Réalisation: Jacques Rivette

Avec :Jeanne Balibar, Guillaume Depardieu, Bulle Ogier, Michel Piccoli, Anne Cantineau, Marc Barbé