cannes 2016

Deux films cousins

Les deux films appartiennent à une tradition cinématographique du film de potes fait entre potes (Moati devenant acteur dans le film de Bary et vice versa) mais sont produits par deux sociétés de production différentes (Iconoclast pour le premier et Moonshaker pour le second) avec deux équipes techniques dissemblables. Ils partagent cependant le même chef opérateur, l’excellent Nicolas Loir, qui signa en 2012 l’image du désormais célèbre «Ce n’est pas un film de cowboys» de Benjamin Parent et bien sûr leur acteur principal, Vincent Lacoste, qui interprète avec beaucoup de drôlerie un « boy next door » rêveur et amoureux, un personnage très contemporain en qui les jeunes hommes des années 2010 peuvent inévitablement se reconnaître.

De manière très naturelle et spontanée, l’amitié se retrouve au centre des deux films. Difficile de se dire qu’on s’aime « entre mecs », comme le résume cette scène où se manifeste l’aisance des comédiens, amis aussi dans la vie. Dans «Après Suzanne», on retient aussi cette réplique, vers la fin du film, où Allan (Antoine de Bary) l’un des potes de Joaquim (Vincent Lacoste), lui demande de répéter « Dis-moi à demain, mec! ». Comme si cette simple phrase anodine, qu’on s’autorise parfois à ne pas prononcer par paresse, avait une importance capitale. Comme si la fatalité pouvait très bien faire que deux potes ne se revoient pas du jour au lendemain.

Peur de tout. Peur de grandir, peur de trouver du boulot (notamment quand on est acteur), peur de vivre ses sentiments (ça fait peur, hein, le désir des filles? entend-on dans «Après Suzanne»), peur d’être malade… La peur, sentiment étrange et irrationnel de nos sociétés contemporaines, est dans toutes les têtes de nos attachants ragazzi parisiens entre deux discussions hilarantes sur les sous-vêtements («L’Enfance d’un chef») ou la volonté inattendue de vouloir « pisser sur les tours de Paris » («Après Suzanne»).

« J’ai développé un sentiment ambivalent à l’endroit de la vie, entre la détresse et le calme indifférent » dit Joaquim dans «Après Suzanne». Portée par la musique de Klezmer Nova, le film de Félix Moati, touche peu à peu, avec finesse. Il suffit d’un ou deux regards posés sur Joaquim, son personnage, la nuit sur un banc de Paris, fumant une cigarette, ou levant les yeux, passant la tête par la fenêtre d’une voiture. Des plans mélancoliques, aussi construits que volés, révélant l’état flottant et transitoire du jeune homme.

Voir la bande-annonce de «Après Suzanne»

Bernard Payen