cannes 2016

Damien Manivel, réminiscences dans un parc

LE PARC - Extrait from Shellac Sud on Vimeo.

«Le Parc» est un film magnifique, surprenant, audacieux. Il épouse la trajectoire d’une jeune fille qui connaît l’amour et la déception amoureuse en une poignée d’heures passées dans le parc d’une ville. Avant que la nuit, synonyme d’onirisme et de fantastique ne la plongent dans une autre dimension, plus irréelle.

A découvrir ce deuxième long métrage, se pose la question de la manière dont les thèmes ou les formes développées dans des courts infusent dans les longs métrages. Dans la première partie du film, ce sont les gestes et les mots des deux post-adolescents, qui petit à petit, matérialisent le désir et un amour naissant. On repense à «Viril», premier court métrage du cinéaste dépourvu de dialogues, où dans un tout autre contexte (huis clos à plusieurs personnages) se dessinait le trouble et l’ambiguité. Dans «Le Parc», on retrouve le même rythme, cette même douceur caressante, pudique, rompue à un moment par le départ du garçon, par la pulsion et l’abandon. Dans le déplacement des corps au cours de la première partie, se forme une chorégraphie que Damien Manivel n’a jamais cessé de mettre en oeuvre, dans ses courts comme ses longs métrages. Elle va de pair avec l’exploration des lieux, commencée dans son dernier court métrage «Un dimanche matin» (sélectionné et primé en 2012 à la Semaine de la Critique) et poursuivie dans «Un jeune poète» et «Le Parc» (plongées successives dans la banlieue parisienne, la ville et son cimetière marin, le parc d’une ville). Preuves évidentes d’une oeuvre naissante, les échos entre les films. Parfois d’un plan ou d’un geste à l’autre, comme les balbutiements adolescents du Rémi de «La Dame au chien» à celui d’«Un jeune poète».

Le parc où se termine «Un dimanche matin» annonce déjà le parc recomposé, lieu du merveilleux, du désespoir et des peurs éphémères, qui nous occupe aujourd’hui dans sa forme longue. Mais la réminiscence la plus forte qui nous frappe à la vision de ce parc, c’est celle qui traverse le long plan séquence crépusculaire au cours de laquelle la jeune femme si gaie de la première partie va réaliser à coups d’aiguillons de SMS, qu’elle est subitement quittée par le jeune homme qu’elle venait de commencer d’aimer. L’expression de son visage change progressivement, comme se transformait aussi, pour des raisons différentes, celui du personnage de son deuxième court métrage, «Sois sage ô ma douleur», portrait d’une jeune femme en douleur qui peinait à se réapproprier son corps. Dans «Le Parc», impossible que la jeune fille ne réagisse pas ensuite physiquement, même de manière inattendue. Dans le cinéma de Damien Manivel, qu’il soit court ou long, la tête, les pensées et le corps en marche sont définitivement liés.

Bernard Payen