Cycle Julien Duvivier

«Au bonheur des dames» de Julien Duvivier

(Au bonheur des dames)
Au bonheur des dames En 1930, Julien Duvivier signe la première adaptation du roman de Zola sur l'avènement des grands magasins, avec Dita Parlo. Au bonheur des dames

Duvivier bénéficie de moyens considérables pour adapter, à l’époque contemporaine, le roman d’Emile Zola. Un soin particulier est apporté aux décors – signés par le futur réalisateur Christian-Jaque – et le film a également profité des espaces monumentaux des Galeries Lafayette. Au bonheur des dames affiche des les premiers plans son ambition symphonique en montrant l’arrivée d’une jeune provinciale dans la capitale, impressionnée par le rythme trépidant de la vie parisienne, les flux ininterrompus des humains et des machines. Sa fascination culmine avec la découverte d’un très grand magasin « au bonheur des dames » situé en face de la misérable boutique de son oncle, menacé de faillite et de fermeture à cause de la concurrence déloyale de Mouret, patron qui vent du luxe et du rêve pour tous en cassant les prix et en écrasant les petits commerçants.

Le capitalisme, le monopole et la spéculation sont présentés comme les agents inéluctables de la marche vers le progrès et de la transformation du marché mais aussi du paysage urbain. Si l’amour pour son employée humanise le grand patron, son ambition d’un nouveau Paris à l’architecture mégalomane et régi par le profit évoque les délires visionnaires de Métropolis.

Impressionnant de virtuosité et de composition visuelle, d’une invention de chaque instant dans sa mise en scène, capable de combiner la force des productions hollywoodiennes, soviétiques et expressionnistes, Au bonheur des dames regorge aussi de moments intimistes, drôles et mêmes érotiques. Le film doit beaucoup au charme irrésistible de Dita Parlo. A la fois sensuelle et innocente, toujours émouvante, la jeune actrice allemande, ici à l’orée de sa carrière, allait devenir une vedette populaire des deux côtés du Rhin, et participer à deux autres chefs-d’œuvre du cinéma français, L’Atalante de Jean Vigo et La Grande Illusion de Jean Renoir.

Malgré son exceptionnelle réussite, Au bonheur des dames fut un échec commercial car sa sortie coïncida malheureusement avec l’arrivée du cinéma parlant en France. Le public se désintéressait des productions muettes et une sonorisation médiocre faite à la va-vite pour éviter le désastre n’empêcha pas Au bonheur des dames de passer inaperçu. Mais Duvivier était déjà occupé à franchir le cap du parlant et certains de ses films des années 30 comptent parmi les beaux de notre cinématographie.

Au bonheur des dames a fait l’objet d’une très belle restauration par la Cinémathèque française et Lobster Films et c’est cette version qui a été édité en DVD par Arte et sera diffusé ce soir. L’accompagnement musical de 1930 a été perdu et a été remplacé par une remarquable composition originale de Gabriel Thibaudeau, qui s’inspire du jazz de l’époque et de thèmes de Gershwin, avec des passages chantés.

En 1957 Julien Duvivier retrouve Zola et le personnage d’Octave Mouret, à l’orée de son ascension sociale dans Pot-Bouille, adaptation d’un roman antérieur à Au bonheur des dames dans le cycle des Rougon-Macquart. Gérard Philipe succède à Pierre de Guiguand et Pot-Bouille est le dernier grand succès artistique et commercial de Julien Duvivier

Olivier Père

 

Les réactions dans les années 1930 : louanges et critiques

Evoquant la version muette, Lucie Derain écrit dans La Cinématographie française en avril 1930 :
« Nous voyons ici des êtres têtus, désespérés, haineux, tendres, cupides, toute une humanité en raccourci avec ses rancœurs, ses petitesses et ses folies. Les personnages qui semblent autant de vivants symboles sont dressés avec un simple détail, sans grandiloquence. Tout le drame du progrès est évoqué avec une simplicité infiniment sympathique. Duvivier a eu l’habileté de ramasser son action et, si le film est long, il ne le paraît pas. La diversité des scènes, l’accumulation des détails indicatifs d’un caractère, d’un état d’âme, d’une situation, la richesse décorative du film, parfois la vigueur de l’image, tout cela fait de ce film français une œuvre originale, marquante, intéressante. Une vaste fresque sociale brossée minutieusement avec des élans d’un lyrisme étonnant. »

Quelques mois plus tard, la version parlante inspire ce constat désabusé au journal culturel Comœdia :
«Bonne réalisation cinématographique. Tout le monde l’a proclamé. Hélas ! Pourquoi a-t-on fait sonoriser cette excellente production par des gosses (ou peu s’en faut !) ? Il y a les coups de pioche des démolisseurs qui sont faits avec des baguettes de tambour ; des bruits de foule qui évoquent avec frénésie des aboiements de fox-terriers et des miaulements de matous amoureux ; des bruits de rues. qui se composent exclusivement de réguliers ‘Pouët, Pouët !’ qui m’ont rappelé la corne de la bicyclette de mon fils et un bruit exaspérant de clochette. Mon cher Duvivier, vous avez dû bien souffrir en entendant cette piteuse adjonction ? Moi aussi ! Si c’est ça le film de demain, il faut vite lui couper le sifflet. »

 

Biographie de Julien Duvivier (1896-1967)

Avec Jean Renoir, René Clair, Jacques Feyder et Marcel Carné, Julien Duvivier compte parmi les « cinq grands » du cinéma français des années 1930. Il débute sa carrière comme acteur à l’Odéon avant de passer au cinéma en 1918, d’abord comme scénariste et assistant de production pour les studios Gaumont. Il tourne ses premiers films dès 1919. Malgré quelques réalisations magistrales, ses productions muettes (parmi lesquelles Au bonheur des dames et Maman Colibri) sont quasiment tombées dans l’oubli. Le réalisateur doit sa renommée internationale à ses films parlants des années 1930 devenus des classiques du réalisme poétique comme Poil de carotte, La belle équipe et Pépé le Moko, qui fait connaître Jean Gabin au monde entier. Exilé aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale (où il réalise notamment le film à épisodes Six destins avec une distribution de tous les superlatifs - Charles Boyer, Rita Hayworth, Ginger Rogers, etc.), Julien Duvivier regagne la France en 1946. Mais de retour sur le Vieux continent, il a du mal à renouer avec ses grands succès critiques des années 1930. Ses deux volets de la série des Don Camillo avec Fernandel sont des succès au box-office. Il continue de tourner des adaptations littéraires (Pot-Bouille) ou des thrillers (L'Affaire Maurizius, La chambre ardente). En 48 ans d’activité, ce vieux routier du cinéma français aura tourné pas moins de 70 films. Orson Welles, Ingmar Bergman et Jean Renoir comptaient parmi ses admirateurs.

« Si j'étais un architecte et devais construire un monument du cinéma, je placerais une statue de Duvivier au-dessus de l'entrée. Ce grand technicien, ce rigoriste était un poète. » (Jean Renoir)

 

Générique

Réalisation :         Julien Duvivier
Scénario :         Noël Renard d’après le roman d’Émile Zola
Image :         René Guychard, Armand Thirard, Emile Pierre, André Dantan
Décors :        Christian Jaque, Fernand Delattre
Production :         Le Film d'Art
Première :         24 mars 1930 (projection presse du film muet), 3 juillet 1930 (film parlant)
Restauration :        Cinémathèque Française (1988) et Lobster Films (2008)
Archives :        Cinémathèque Française
Musique :        Gabriel Thibaudeau
Interprétation :        L'Octuor de France
Avec:     Dita Parlo, Pierre de Guingand, Armand Bour, Ginette Maddie, Nadia Sibirskaia, Germaine Rouer, Fernand Mailly